Open/Close Menu Alain Daniélou Site officiel

Un autre de mes amis s’appelle Alain Daniélou. C’est à Berlin que je l’ai rencontré pour la première fois, dans les années soixante, je crois, pendant une tournée des Ballets du XXe siècle. Un soir après un spectacle, nous étions invités chez Nabokov (l’autre, le musicien, pas le père de Lolita).

Alain Daniélou : un oeil de fer de lance, un sourire de vieux Méphisto, l’intelligence au carré. On parle musique, bien sûr, musique indienne. Il m’étonne. Il sait tout, mais pas de façon livresque. J’apprends qu’il a commencé par la danse. La musique est venue après (mais elle était là avant: ah! les pianos de nos enfances!). Il joue de la vina, il lit le sanscrit (et le traduit merveilleusement) et surtout, il a vécu pendant de longues années la vie quotidienne de Bénarès, au point de devenir pareil aux habitants de cette ville. (Moi, petit touriste, c’est en quelques jours qu’il m’a fallu découvrir la ville de Shiva.)

J’ai revu Daniélou à Venise où il dirigeait le centre de la Fondation Cini. Je l’ai revu à Paris dans son appartement du parc Montsouris, et surtout à Zagarolo, sa vraie maison, dans les collines de Frascati, où le sage indien se métamorphose de temps en temps en faune romain ou en philosophe de l’école d’Alexandrie.

J’ai passé dix ou douze jours à Zagarolo, juste après ma première opération de la hanche. Je m’en souviens bien, je me servais encore d’une béquille. Là-bas, Daniélou possédait des vignes. Il avait son vin.

Il avait un côté brahmane. Il détestait Gandhi (d’ailleurs Gandhi a été assassiné par un brahmane). Il n’aimait pas le côté protestant puritain anglo-saxon de Gandhi. Il condamnait aussi le puritanisme musulman. Il avait vu danser Pavlova. Je lui ai montré en vidéo une petite oeuvre que j’avais réglée pour Tamasaburo, où celui-ci incarne la Pavlova. Commentaire d’Alain Daniélou: « Évidemment, il est sublime, ce garçon. Mais ce n’est pas du tout Pavlova. Elle était ridicule. Elle n’avait pas de technique et elle était ridicule. Elle était très agitée, toujours très agitée. »

J’ai tiré le plus grand profit de ses livres, Le Polythéisme Hindou, L’Érotisme divinisé, Les Quatre Sens de la vie . Un des thèmes sous-jacent de ces ouvrages est la réincarnation.

La réincarnation ? On me demande souvent si j’y crois. Mais la réincarnation de qui ? Étant donné qu’il m’est impossible de croire en un « moi » stable, individuel, ayant une existence définie et définissable, qui ou quoi se réincarnerait ? Je ne peux dire que ceci: je n’en sais rien.

Il se peut que des éléments de notre psychisme, de notre mental, de notre conscience ou de notre inconscient soient susceptibles d’être absorbés par d’autres organismes de pensée, un peu comme certains éléments de notre corps sont récupérés par d’autres formes de vie. Et pourtant, je ne me sens pas capable d’être contre le théorie tibétaine des Tulkous, c’est-à-dire des réincarnés.

Il est possible (mais encore une fois je n’en sais rien) que quelques êtres d’exception, ayant subi et voulu un entraînement spécial et intense, soient capables de maintenir l’unité de ce conglomérat de connaissances acquises pendant une vie, et de le transmettre dans sa totalité à un autre support physique, mais il s’agirait alors de cas d’exception et d’êtres qui témoigneraient d’une force et s’appuieraient sur une tradition qui, toutes deux, force et tradition, dépassent bien sûr notre étroite psychologie.

J’en ai souvent parlé avec Alain Daniélou, et il se mettait à sourire. Il avait un sourire naïf et pur comme celui d’un enfant, mais en même temps son sourire était méphistophélique. Je dirais même: méphystophallique ! Je crois que le jeu de mots lui aurait plu. Il portait en pendentif un petit phallus d’or, copie ou original d’un talisman romain, et il a publié à la fin de sa vie un ouvrage très documenté sur le culte du phallus dans diverses civilisations. Je revois Alain Daniélou : il avait la bouche d’Érasme. Il ressemblait à Érasme peint de profil par Holbein, avec cet air de dire: « Attention, vous ne m’aurez pas, et j’en sais plus long que je n’en laisse paraître. »

Il avait une tête de Méphisto. J’aime Méphisto – mon rôle préféré, celui que j’ai interprété enfant, avec des costumes qu’on m’avait loués, et disant à ma petite soeur : « Toi, tu seras Faust. » Dans mon souvenir, Daniélou est la joie, la légèreté, l’humour chers à Nietzsche. Danseur, je le vois en Zarathoustra : « Élevez vos coeurs, mes frères, et n’oubliez pas les jambes, levez aussi les jambes! » Passer un jour avec lui, c’était apprendre la jeunesse. Il est mort à Lausanne en 1994.

Il y a un très beau livre d’Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, qui montre que, contrairement à ce que disaient les Grecs en prétendant que Dionysos était un Dieu qui avait conquis l’Inde, c’est en fait, plus vraisemblablement, un avatar de Shiva : c’est un dieu hindou qui est parti à la conquête de l’Occident. Peut-être y a-t-il quelque chose de primordial qui s’est séparé en un faisceau grec et un faisceau oriental, sans qu’on puisse dire que l’un ait nécessairement conquis l’autre. Ce patrimoine oriental est une chose qui nous a appartenu, qu’on a connue et qu’on a perdue. Ce qui m’a poussé vers les philosophies orientales, chinoises ou hindoues ou iraniennes, d’abord inconsciemment puis consciemment, c’est le désir obscur de retrouver mes propres sources.

Traduction : Maurice Béjart

Date : 1996

Source : La vie de qui ? / Mémoires 2, Flammarion (pages 169 à 172 et 110)


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