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France Culture — Nagananda, pièce de théâtre de Harsha traduite par Alain Daniélou

PRÉSENTATION
On attribue à Harsha trois pièces de théâtre écrites en sanskrit, cette langue artificielle créée pour le besoin des lettrés. Daniélou les a traduites et réunies dans un ouvrage publié en 1977.

Ce théâtre nous ramène au VIIème siècle, à l’époque de la naissance de Mahomet pour l’Islam, de Clovis pour le monde Chrétien.

Harsha était un roi qui avait le goût des arts et avait réuni à sa cour de nombreux musiciens et écrivains. Il avait également étendu son empire du Bengale à Bombay.

Son théâtre est un rare et donc précieux témoignage pour l’histoire du genre théâtral. Il mêle des divinités hindoues, des problématiques bouddhistes et des personnages humains, certains stéréotypiques et récurrents d’une pièce à l’autre, d’autres plus individués.

L’œuvre est également teintée d’éléments autobiographiques, laissant transparaître le caractère sobre et ascétique de ce roi esthète. C’est dans un style léger, alerte, raffiné et tout à la fois authentique que sont écrites ces pièces aussi plaisantes à lire qu’intéressantes du point de vue historique et culturel.

L’intégralité des interviews radiophoniques peut être consultée sur le site des archives.

Alain Daniélou parle du théâtre indien de Harsha

TRANSCRIPTION

Alain DANIÉLOU : France Culture, il est 20h.

Ce soir, nous allons écouter en stéréophonie pour la région parisienne, Nagananda, le Bonheur du serpent ; une pièce du roi Harsha qui régna sur le nord de l’Inde au VIIème siècle, dans une traduction d’Alain Daniélou. Jeanne Relaways qui a réalisé cette émission s’entretient avec Alain Daniélou.

Jeanne : Merci, Alain Daniélou, d’être venu nous parler de cette pièce Nagananda, « Le Bonheur du serpent », que vous avez traduit et adapté du sanskrit. Vous avez d’ailleurs eu la chance de vivre 25 ans aux Indes comme un véritable hindou et je pense que c’est cette chance qui vous a amenée à utiliser la philosophie indienne, la musique indienne, le yoga et à publier des ouvrages importants sur tous ces thèmes.

Alain DANIÉLOU : Oui. En fait, j’étais très surpris quand je me suis retrouvé après beaucoup d’années en contact avec le monde occidental, de voir à quel point le vrai visage de l’Inde était ignoré.

Jeanne : Mais c’est vrai.

Alain DANIÉLOU : On voit toujours l’Inde à travers des interprètes qui écrivent en anglais et qui n’ont aucun sens de la réalité du monde traditionnel indien, qui est quelque chose de très différent où les gens n’ont pas toujours les yeux levés au ciel à faire des méditations transcendantales, pas du tout. L’Inde est un pays très vivant, très sensuel, très complexe où la vie est très amusante.

Jeanne : Oui, mais cette Inde dont nous parle Nagananda, la pièce que nos éditeurs viennent d’entendre, est une Inde très lointaine. La pièce date du VIIème siècle après Jésus-Christ. Cela doit être très quand même différent de l’Inde d’aujourd’hui.

Alain DANIÉLOU : Mais, c’est un des mystères de l’Inde. L’Inde est une espèce de musée parce que c’est le seul pays où on ne détruit jamais ce qui a existé, où on n’élimine jamais les anciennes races, les anciennes cultures. On leur fait une place. Et évidemment, la société indienne, aujourd’hui, les gens qui gouvernent, etc. n’ont rien à voir avec la société de Harsha. Mais par ailleurs, dans la vie populaire, dans les conceptions même du théâtre populaire traditionnel, cela n’a pas beaucoup changé. En tout cas, la mentalité, si on connait bien la vie, on s’aperçoit qu’au fond, c’est toujours pareil, que cette espèce de mélange du surnaturel et de la vie courante, du comique et du dramatique, tout cela existe toujours. Donc, peut-être pour moi, c’est plus facile de comprendre qu’après tout, c’est tout à fait normal. Cela me parait très normal même si cela parait peut-être très étrange à des étrangers.

Jeanne : Oui, je comprends. Et ainsi, le roi Harsha serait au départ de tout un fleuve qui arriverait jusqu’à nous.

Alain DANIÉLOU : Je ne crois pas qu’il soit au départ parce qu’au contraire, on pourrait presque dire que c’est un théâtre presque décadent du point de vue littéraire. C’est super raffiné comme style et même un peu pompeux. C’est la suite d’une très grande tradition. Seulement, la tragédie de l’Inde, c’est que depuis un millénaire, elle a été gouvernée par des musulmans, des anglais qui ne s’intéressaient absolument à rien de tout ce passé et que les ouvrages qui ont été protégés étaient ce qui intéressait les lettrés, qui ne s’intéressaient pas nécessairement au théâtre, de façon qu’au point de vue théâtre, il y a très peu d’auteurs dont on ne sait autre chose que les noms.

Jeanne : En somme, on a beaucoup de chance d’avoir trois pièces de ce roi Harsha.

Alain DANIÉLOU : Certainement, oui. Et non seulement on a des pièces de lui, mais on a des documents très importants sur ce royaume qui a été une chose absolument prodigieuse.

Jeanne : Il a conquis tout le nord de l’Inde en quelques années.

Alain DANIÉLOU : Il a conquis tout le nord de l’Inde depuis le Bengale jusqu’à Bombay. Et en même temps, il a reçu des ambassades, de toute sorte de princes de l’époque, de l’empereur de Chine, toute sorte de gens. C’était un royaume très important.

Jeanne : Ce roi Harsha vivait au VIIème siècle. Je crois qu’on a même les dates de sa naissance et de sa mort d’une façon très précise. 606…

Alain DANIÉLOU : 606-647.

Jeanne : A quoi est-ce que cela correspondait ?

Alain DANIÉLOU : Eh bien C’est peu après la fin de l’empire romain.

Jeanne : Oui, c’est cela.

Alain DANIÉLOU : Donc, c’est après Clovis. C’est contemporain de Grégoire le Grand, c’est 150 ans avant Charlemagne. C’est tout de même à une époque où je crois qu’on n’avait pas beaucoup de cours qui présentent ce genre de civilisation.

Jeanne : Et par rapport au monde arabe ?

Alain DANIÉLOU : C’est la naissance de Mohammed. C’est le début de l’Islam.

Jeanne : Et c’était un roi très amoureux des lettres et des arts. Je ne peux pas m’empêcher de le comparer un peu à Louis XIV, quelqu’un qui aurait voulu grouper autour de lui tout ce qui se faisait de beau à son époque.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais alors, quelqu’un de beaucoup moins pompeux que Louis XIV. Je crois que c’était un homme très détaché, à titre personnel. On le voit très bien Harsha finissant lui-même dans une vie monastique et pas du tout gonflée de sa grandeur.

Jeanne : C’est cela et très jeune aussi.

Alain DANIÉLOU : Très jeune puisqu’il était arrivé au pouvoir, c’était un adolescent, n’est-ce pas ?

Jeanne : Et il est mort très jeune.

Alain DANIÉLOU : Et il est mort très jeune, mais évidemment, il a attiré autour de lui des artistes extraordinaires. D’ailleurs aussi, au point de vue architecture, et de sculpture, il y a des œuvres admirables qui datent de cette époque.

Jeanne : Et il a fasciné un biographe dont, je crois, l’œuvre est traduite en français.

Alain DANIÉLOU : Eh bien, oui, qui a été traduite en anglais, en français, Bana, et par un mystérieux hasard, celui de Harsha a survécu. Et alors, on a les textes des voyageurs chinois qui ont visité sa cour et qui la décrivent comme quelque chose d’absolument prodigieux.

Jeanne : Cette œuvre du roi Harsha est écrite en sanskrit et finalement, qu’est-ce que c’est le sanskrit ?

Alain DANIÉLOU : Le sanskrit, c’est une langue artificielle qui a été créée vers le VIIIème siècle ou Xème siècle avant Jésus-Christ pour être une langue perpétuelle. C’est une langue artificielle qui ne doit pas évoluer.

Jeanne : Et qui n’a pas évolué.

Alain DANIÉLOU : Et qui n’a pas évolué, qui se parle encore aujourd’hui parmi les lettrés, exactement de la même façon, et les gens dans la vie courante parlaient des dialectes. Et il y a beaucoup de pièces de théâtre où les femmes et les serviteurs parlent en dialecte et seulement les rôles principaux qui sont des gens de hautes cultures parlent en sanskrit. Je crois que le latin a essayé de jouer ce rôle pendant un certain temps au Moyen-Age.

Jeanne : Mais cela a été une langue inventée.

Alain DANIÉLOU : Oui, c’est une langue inventée. La langue raffinée, cela a été un travail prodigieux. Le travail des sémanticiens, des grammairiens sanskrits, c’est quelque chose de tout à fait extraordinaire, parce que justement, ils ont pris le langage védique juridique qui était un langage populaire et ont construit cette langue qui devait être la langue de la culture pour le reste de l’existence de l’humanité.

Jeanne : Ce qui m’a frappé dans la Nagananda, c’est la structure particulière de cette pièce. Pendant trois actes, on assiste à une espèce de marivaudage entre un prince et une princesse et au moment où leur mariage est conclu, c’est-à-dire, où dans la plupart des cas, les gens sont heureux et eurent beaucoup d’enfants, il y a un rebondissement de la pièce et nous comprenons que le prince n’est pas heureux de ce bonheur terrestre et qu’il est tourmenté, obsédé par une idée qui est très proche aussi à notre culture, à savoir celle du sacrifice pour autrui. Ce qui m’a frappé, c’est ce double thème dans cette pièce. Est-ce que c’est courant ou est-ce que c’est vraiment particulier à Harsha et à Nagananda ?

Alain DANIÉLOU : Oui, je crois que le caractère, évidemment, il est indiqué, mais c’est difficile de le faire ressortir. Dès le début, n’est-ce pas c’est quelqu’un qui a la passion du sacrifice. Il ne veut pas régner. Il méprise le royaume. Il veut se sacrifier pour ses vieux parents et son ami le lui reproche, etc. Et puis alors, il a cette faiblesse, tout d’un coup, d’être ébloui par cette fille ravissante. Mais très vite, il se retire.

Jeanne : En fait, il revient à sa vraie…

Alain DANIÉLOU : A sa vraie vocation qui est une passion du sacrifice. C’est un caractère, je crois, très marqué, très particulier, on peut dire.

Jeanne : Mais ce sacrifice, cette importance du sacrifice, est-ce que cela caractérise la religion de cette époque ? Je vous le demande à vous qui êtes spécialement initié au shivaïsme et tout ce qui est la méditation religieuse de l’Inde.

Alain DANIÉLOU : Non, je crois et alors, ce n’est pas typique et c’est peut-être l’aspect bouddhiste. Harsha était très attiré par le bouddhisme. Il s’est même, sur ses vieux jours, converti – ces vieux jours, il n’était pas très vieux – mais converti au bouddhisme. Donc, c’est une espèce d’idéologie probablement qui n’était pas du tout shivaïte et qui a marqué certainement son idée dans cette œuvre du renoncement, du sacrifice.

Jeanne : Il y a un autre aspect de l’œuvre qui m’a frappé, c’est la façon dont les personnages se distribuent en deux groupes : les personnages typiques que nous connaissons presque dans notre théâtre (le prince, la princesse, la suivante, le bouffon), et puis, l’apparition réelle – si j’ose dire – des grands personnages mythologiques. Si bien qu’on ne sait pas si ces théâtres jouent sur un mode de cour ou bien sur un mode plus profondément religieux, mythologique, disons.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais cela, je crois que tout de même, on trouverait des parallèles dans le théâtre du Moyen-Age. On voit tout de même apparaître le diable. On voit apparaître des anges. Nous oublions un peu que c’est aussi des personnages mythologiques. Nous sommes tellement habitués.

Jeanne : Oui, c’est cela. Quand on parle de Méphistophélès, on n’a pas la même réaction que quand on parle de Garuda, le Vautour.

Alain DANIÉLOU : Oui.

Jeanne : Mais pour vous, c’est un peu la même chose.

Alain DANIÉLOU : Oui, c’est un peu la même chose. On voit, nous acceptons dans un film de Pasolini de voir la vieille dame qui monte au ciel. Je ne sais pas, on ne fait pas très attention. Evidemment, on est plus surpris quand il se passe des choses comme cela dans une autre mythologie.

Jeanne : Donc, vous feriez un parallèle très étroit avec un théâtre qui serait, dans le fond, un théâtre très proche de celui de l’Europe.

Alain DANIÉLOU : Oui, je pense qu’il est resté assez peu de choses aussi au point de vue théâtre pour nous de ce qu’a pu être… il y a la commedia dell’arte avec aussi des personnages conventionnels.

Jeanne : C’est cela.

Alain DANIÉLOU : Et il ne fait pas oublier les personnages, ce sont des personnages qui se retrouvent dans toutes les pièces. On ne dit même pas leurs noms. Il est le héros, l’héroïne, le bouffon, etc. Ce sont des personnages qui vont se retrouver dans toutes les pièces.

Jeanne : Le roi, la reine.

Alain DANIÉLOU : Le roi, la reine, oui. On joue toujours avec une série de personnages conventionnels et je crois que c’est très important pour le public de l’époque. Un peu comme, nous, dans l’opéra, nous avons toujours le soprano, le ténor, le baryton, la basse, qui jouent des rôles d’un certain style. Donc, il y a un élément de convention sûrement.

Jeanne : Et la déesse blanche et Garuda, le vautour ailé, eux sont pris dans l’ensemble de ce que peut offrir les légendes bouddhiques, comme c’est énoncé d’ailleurs dans le prologue.

Alain DANIÉLOU : Non, ce ne sont pas des personnages bouddhiques ceux-là, ils font partie du panthéon I, d’où du panthéon shivaïte.

Jeanne : En somme, le sujet est pris dans les légendes bouddhiques, mais le panthéon est un panthéon hindou.

Alain DANIÉLOU : Oui, c’est-à-dire, il y a un petit élément de bouddhisme, mais en fait, vous savez, le bouddhisme était une réforme un peu comme le protestantisme par rapport au catholicisme. Cela ne s’est pas du tout séparé. Et le bouddhisme a repris d’ailleurs sous des noms divers toutes les divinités de l’ancienne religion shivaïte, et les gens sont familiers avec ces divinités. La Déesse blanche, c’est la déesse des montagnes, elle correspond d’ailleurs à Cybèle et au personnage de la mythologie d’origine crétoise qu’ont repris les Grecs.

Jeanne : Je crois, Alain Daniélou, que le théâtre de l’Harsha qui est un théâtre fondé sur la parole, comme notre théâtre, nous renvoie malgré nous à un théâtre musical.

Vous venez de parler d’opéra, de rôles, de baryton, de ténor, de soprano, c’est une impression qu’on a d’une façon tellement forte, qu’on a envie d’avoir des musiciens. C’est ce que nous avons fait.

Alain DANIÉLOU : Oui, c’est très difficile de savoir comment était joué ce théâtre parce que là, on n’a aucune donnée. Mais pourtant, il était, je crois, très probablement musical et probablement joué aussi peut-être avec des masques. Parce que nous voyons, par exemple, que dans une de ces pièces, qu’une princesse peut jouer le rôle du roi sans qu’on s’en aperçoive.

Jeanne : Oui, c’est vrai.

Alain DANIÉLOU : Donc, cela veut dire que le costume était quelque chose de très pesant et probablement qu’il y avait un masque ou quelque chose de ce genre.

Jeanne : Oui et aussi sans doute une diction rituelle.

Alain DANIÉLOU : Peut-être. Pourtant, non, je crois que tout de même, il devait y avoir une diction assez réaliste, autrement il y a beaucoup d’aspects amusants, légers qui ne passeraient pas. C’est beaucoup trop subtil pour qu’on puisse jouer cela dans un style comme le Kathakali.

Jeanne : C’est cela, c’est un théâtre complètement différent du Kathakali.

Alain DANIÉLOU : Oui, complètement. Sauf, peut-être, certains aspects de costumes, mais plutôt proches – je ne sais pas si vous avez vu – du Chhau, ces danses masquées qui viennent de l’Orissa. Je crois qu’elles sont venues en Europe récemment, mais alors, c’est beaucoup moins lourd comme costume et beaucoup plus réaliste, beaucoup plus sensible peut-être que le Kathakali.