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France Culture — Agora — Interview d’Alain Daniélou, par Olivier Germain-Thomas, 1992

PRÉSENTATION

Grand connaisseur de l’Inde et de l’Asie, auteur du prix Renaudot pour son Bénarès-Kyôto Olivier Germain Thomas, écrivain et producteur de radio, reçoit Alain Daniélou dans son émission « Agora », pour évoquer avec lui son rapport en Inde et son parcours hors des sentiers battus. Dans cet entretien de 1992, il rappelle la parution de deux ouvrages majeurs de Daniélou : Mythes et dieux de l’Inde et le Kâma Sutra et s’attache particulièrement à questionner les relations entre le shivaïsme et l’hindouisme, à évoquer l’importance de la tradition orale. Il est aussi question de monothéisme et par là-même de l’unique, du dogmatisme, et même de ses implications aux plans de la langue intégrant ou pas les catégories de générique et de singulier. Une interview à écouter et à réécouter, échange entre deux hommes passionnés par les mêmes sujets dont les canaux de connaissance desdits sujets divergent toutefois, sans que cela ne nuise au respect mutuel dont cet entretien témoigne.

DESCRIPTIF

Présentation de deux livres : Mythes et dieux de l’Inde surtout et mention du Kama Sutra ; érudit et sérieux.

° Shivaïsme et hindouisme
° Tradition orale et textes
° Hindouisme et science
° Shivaïsme et 1ères sources sur l’humanité
° Monothéisme, kali yuga et dogmatisme moralisateur
° Figure du christ : mystique et poète
° Question de l’unique : illusion
° Dérive sur la linguistique : le singulier et le générique
° La déesse Sarasvati – les rites – la recherche intérieure de la connaissance et les différentes voies pour y parvenir
° Rappel du parcours vers l’Inde
° Dit ne jamais opposer les choses à propos de son éducation par rapport à l’Inde.
° Très brève mention du Kâma Sutra

L’intégralité des interviews radiophoniques peut être consultée sur le site des archives.

TRANSCRIPTION

Olivier GERMAIN-THOMAS : Alain Daniélou, vous êtes un indianiste de réputation internationale. Vous avez vécu très longtemps en Inde et pas seulement pour l’observer, mais pour vivre ses propres valeurs. Vous êtes à la fois musicologue et musicien. Vous avez vécu notamment à Bénarès. Vous avez eu à la fois des maîtres de philosophie et des maîtres de musique de cette vie. Vous nous avez donné des ouvrages dont certains d’ailleurs vont être réédités, mais ce n’est pas pour entendre le récit de vos péripéties indiennes que vous êtes ici aujourd’hui, mais à l’occasion d’une réédition d’un ouvrage que vous publiez pour la première fois, l’un et l’autre aux éditions du Rocher. La réédition sous un titre légèrement différent est « Mythes et Dieux de l’Inde, le polythéisme hindou » et l’ouvrage dont vous nous donnez une nouvelle traduction avec ce qui en fait l’originalité par rapport aux autres éditions un double commentaire, un commentaire ancien et un commentaire plus récent. Il s’agit du Kama Sutra qui est peut-être un des livres les plus connus du monde pour de mauvaises raisons, car il est souvent très mal interprété, en tout cas pas interprété pour ce qu’il est.

Alors, nous allons commencer par cet ouvrage fondamental « Mythes et Dieux de l’Inde » qui, certainement, était, dont la lecture est indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre l’Inde même si certains, enfin, chacun reconnaît votre savoir et votre expérience, même si certains pensent qu’il y a là peut-être une vision subjective, mais disons que dès le début, vous annoncez la couleur en montrant que la réalité ne peut jamais être saisie et que la réalité se présente toujours sous de multiples facettes. Il est évident que d’essayer d’approcher de cette manière-là avec un regard occidental la réalité indienne peut susciter éventuellement des critiques de la part de ceux qui auraient d’autres conceptions de l’hindouisme ou, en tout cas, d’autres conceptions où il n’y aurait pas un tel fossé entre l’hindouisme et certains aspects du christianisme que vous contestez.

Venons-en quand même à l’essentiel de votre démarche. L’essentiel de votre démarche, c’est la constatation qu’il existe un fond religieux qui a couvert l’Inde, le Proche-Orient et la Méditerranée où Shiva peut être considéré comme une figure principale.

Alain DANIÉLOU : Oui. Cela, à une époque, est très ancienne dont il reste évidemment des traces très comparables dans toutes les civilisations. Mais il y a eu aussi ensuite le monde, ce qu’on appelle hindou européen qui n’était pas shivaïte et qui, aussi, s’est répandu d’ailleurs avec les langues indo-européennes dans tout le monde occidental.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Et qui a récupéré la figure de Shiva.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais cette figure a été récupérée relativement tard aussi bien dans l’Inde que dans la Grèce, avec Dionysos apparaît tout de même à une époque relativement tardive dans la culture grecque parmi les divinités. Et dans l’Inde, il semble que l’ancienne religion avec l’ancienne culture qui avait été abolie pratiquement par les invasions aryennes et le védisme s’est maintenue plus ou moins historiquement pendant des siècles et c’est seulement à partir du VIème siècle avant notre ère que les textes du Shivaïsme ont commencé à réapparaître alors qu’ils sont évidemment d’une très grande antiquité.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Bon ! Mais vous ne voyez pas d’opposition entre ce fond primitif et les textes et les valeurs qui ont été apportés par les Indo-européens ?

Alain DANIÉLOU : Ah ! Il y avait une opposition au départ, mais ensuite malgré tout, les Indo-européens étaient relativement des barbares par rapport à ces grandes civilisations de l’Antiquité, qu’il s’agisse de la civilisation de l’Indus ou des Sumériens ou des Égyptiens et ils ont peu à peu assimilé beaucoup d’éléments de la culture qu’ils avaient tenté de détruire.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Oui. Donc, il y a eu opposition historique sur le moment et maintenant quand on parle d’hindouisme, de polythéisme hindou, il s’agit, mais sans très bien  bien que l’on puisse faire la distinction entre le premier fond ou le second fond des deux données.

Alain DANIÉLOU : Bien sûr. C’est particulièrement, cela commence avec l’Atharva-Véda qui n’a rien à voir avec le Rig-Véda et entièrement Shivaïte dans ses origines ; et ensuite toute la culture philosophique, les Upanishad en particulier qui sont d’origine de l’ancienne culture assimilée dans le monde védique.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Alors l’originalité de votre démarche, je l’ai rappelé tout à l’heure, Alain Daniélou, c’est d’avoir étudié aussi bien les textes que la transmission orale tel qu’il est représenté aujourd’hui par certains pandits avec qui vous êtes entré en relation lorsque vous viviez notamment à Bénarès.

Alain DANIÉLOU : Naturellement, c’est-à-dire, toute la tradition dans le monde hindou est fondamentalement orale parce que même quand les textes ont été écrits, ils sont écrits sous une forme versifiée, faits pour être mémorisés. On croit même que la grammaire de Panini, la grande grammaire sanskrite était orale avant d’être écrite et c’est un aspect très intéressant qui se continue jusqu’à nos jours et qui permet une continuité extraordinaire parce qu’une fois que des textes versifiés sont mémorisés, ils restent absolument permanents beaucoup plus que les textes écrits.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Alors, il y a une extraordinaire richesse de mythe, de symbole, de légende, de signification de chacun des dieux qui sont répertoriés dans votre ouvrage « Mythes et Dieux de l’Inde », mais quiconque voyage en Inde aujourd’hui et donc entre forcément en contact avec l’hindouisme entre selon vous en contact avec une religion dégénérée ?

Alain DANIÉLOU : Oui, naturellement. Il y a eu et il ne faut pas oublier qu’il y a eu plus d’un millénaire de domination islamique et anglaise en Inde et il y a inévitablement un effort de beaucoup de gens pour adapter leur culture aux idées de l’envahisseur. C’est ainsi qu’il s’est formé un hindouisme un peu hybride, expurgé d’une certaine façon pour être acceptable au puritanisme anglo-saxon et autres idées du monothéisme qui alors a beaucoup faussé certaines valeurs et cette ancienne conception, et d’ailleurs, est toujours représenté dans la littérature en anglais. Ce n’est pas du tout comme cela si on passe dans des genres qui parlent seulement des langues indiennes.

Olivier GERMAIN-THOMAS : On a l’impression quand même sur place que la transmission a de plus en plus de mal à se faire dans la mesure où le sanskrit, l’étude du sanskrit diminue. Les maths où l’on forme les jeunes brahmines à l’apprentissage du Veda ont de moins en moins de moyens, les danseuses ne sont plus entretenues par les temples. On a parfois l’impression que la tradition est en train de disparaître.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais cela, je crois qu’au fond, d’après la conception justement de deux traditionnels, le noyau de la tradition devient de plus en plus fermé dans une porte cachée, mais il reste là, et probablement, il peut réapparaître comme c’est déjà arrivé plusieurs fois dans l’histoire. Tout d’un coup, on voit réapparaître des quantités de textes, concepts, notions de terminologie que l’on croyait oublier.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Donc, vous n’êtes pas du tout dans une vision linéaire de l’histoire qui consisterait, comme le XIXème a tenté de nous l’apprendre, à dire que la religion peut avoir un début, un apogée et une fin, mais au contraire, vous entrez là dans un système cyclique tout en reconnaissant qu’il y a pour le moment probablement un repli et qu’il peut y avoir très bien un épanouissement sur ces mêmes valeurs.

Alain DANIÉLOU : Absolument, oui.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Donc, vous ne liez pas du tout ce grand polythéisme hindou à un certain mode de production, une certaine conscience du monde. Pour vous, les apports de la science d’aujourd’hui ne vont pas du tout à l’encontre des croyances hindoues.

Alain DANIÉLOU : Au contraire, les seules gens aujourd’hui dans le monde occidental qui se rapprochent des concepts de la cosmologie, de la métaphysique, les conceptions de l’énergie, de la matière, de la science hindoue et la philosophie hindoue sont les astrophysiciens et les gens qui étudient les atomes et, tout d’un coup, qui disent : « Mais, c’est exactement cela ». Et vraiment, il y a là une parenté qui est absolument souvent stupéfiante.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Les conceptions, oui, sont reconnues par certains grands astrophysiciens, mais la représentation de ces dieux et déesses en Inde dans les temples, dans les cultes, est une représentation d’une société agricole.

Alain DANIÉLOU : Non, on ne peut pas dire les dieux. On a tendance à envisager les dieux comme des fictions, comme des créations humaines. Or, pour les hindous, les dieux sont des réalités et symbolisent des aspects du créé. Ils sont les forces qu’organise la création depuis son origine et dans toute sa diversité, dans toute sa beauté. Alors, quand on cherche à comprendre quelque chose dans quelque domaine que ce soit, si on va au fond des choses, on arrive à une espèce d’inconnu, une espèce d’énergie mystérieuse, une espèce de divinités et dans chaque domaine, là, elle paraît différente. C’est cela que l’on personnifie, soit par des formules en considérant que tout aspect du monde est basé sur des espèces de code énergétique et numérique qui caractérisent tous les aspects de l’existence et on peut les représenter donc par des diagrammes, on peut les représenter par des dieux, on peut les représenter par des formules. Mais la question, c’est que ce sont des essais pour représenter des réalités. Ce ne sont pas du tout des inventions.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Donc, vous voyez tout à fait le caractère pérenne de ces représentations. Vous imaginez très bien que dans un siècle ou 10 siècles, les représentations, les spéculations métaphysiques des hindous seront encore opérationnelles.

Alain DANIÉLOU : Bien sûr et elles peuvent très bien être accessibles aussi à d’autres gens parce qu’elles sont parfaitement raisonnables et rationnelles. Ce n’est pas… dans les autres religions, on croit vaguement des dieux, des êtres subtils. On parle d’anges, de démons, de saints qui ont des pouvoirs extraordinaires, qui sont simplement des substituts pour ces forces d’origines divines qui organisent le monde et que l’on cherche et qui sont le but de toute recherche, de toute connaissance en fait de toute religion.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Ce que vous avez trouvé à l’intérieur d’un hindouisme, pourquoi ne pas l’avoir trouvé ou cherché à l’intérieur du christianisme qui était la religion de vos ancêtres ?

Alain DANIÉLOU : C’est-à-dire, il reste des vestiges dans le christianisme, mais des vestiges tellement méconnus, tellement incompris, c’est-à-dire si on analyse du point de vue hindou et souvent même pour être plus proche du point de vue des religions du monde gréco-romain, toutes nos fêtes, tous nos lieux sacrés, tous nos rites, tous nos costumes, tout ce qui fait l’aspect extérieur de la religion est parfaitement reconnaissable, mais ce qui est curieux, c’est que les chrétiens en sont absolument inconscient.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Peu importe si la réalité suprême que vous cherchez, vous arrivez à la trouver dans ces formes-là.

Alain DANIÉLOU : Bien sûr, oui, en effet. Mais alors, où on ne peut pas l’inventer, on peut justement… quelqu’un qui… et c’est pour cela que l’Inde est très utile parce que c’est la seule religion de l’Antiquité qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Donc, on peut d’après les conceptions hindoues interpréter, retrouver le sens de beaucoup de choses qui subsistent dans le monde chrétien et même dans le monde islamique.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Parce que dans vos ouvrages, vous avez quand même très souvent posé le christianisme, son dogmatisme à la liberté que vous avez trouvée dans l’hindouisme, par exemple, que vous auriez pu trouver dans la religion grecque.

Alain DANIÉLOU : Oui, c’est-à-dire, le dogmatisme et ce n’est pas tellement que les religions soient monothéistes. Ce sont les religions prophétiques qui sont caractéristiques de ce que les Indiens appellent le Kali Yuga, la décadence, c’est-à-dire, ce sont des personnages humains qui, tout d’un coup, prétendent – ou peut-être il dit la vérité, je ne sais pas – avoir une inspiration divine et établissent des règles de vie, mais qui n’ont rien à voir avec la religion. Elle rend à part avec la société. C’est toujours des règles de morale, de comportements.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Cela n’est pas le cas de l’évangile. Il y a très peu de règles de morale et de comportement dans l’évangile. Il y a au contraire une extraordinaire liberté poétique, j’allais même dire anarchique dans le texte lui-même. Donc, peut-être que les hommes l’ont mal interprété, mais était-ce dans l’essence même du christianisme qu’il y avait ce que vous indiquez ?

Alain DANIÉLOU : Alors cela, c’est difficile à savoir parce que ce qu’on a fait du message du Christ est tellement contraire à ce qu’il semble avoir été son enseignement à ces personnes qu’on ne peut pas lier le christianisme au Christ. C’est là qu’il y a une confusion tout de même extraordinaire.

Olivier GERMAIN-THOMAS : C’est-à-dire, que l’église a souvent essayé d’étouffer toute l’extraordinaire poésie des textes et des saints étaient là pour vivre ce texte dans son essence et dans sa substance.

Alain DANIÉLOU : Il y a toujours eu partout des mystiques, des gens, des intuitifs qui recherchent la vérité, qui pressentent le monde subtil et le monde divin, et ils sont en général en contradiction avec toutes les religions.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Oui, cela prouve donc que cette réalité surnaturelle pourrait, si l’on vous suit, se trouver à travers n’importe quelle religion.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais malgré n’importe quelle religion, je dirais.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Et donc, malgré l’hindouisme aussi.

Alain DANIÉLOU : Dans certaines formes de l’hindouisme aussi, il y a justement dans l’hindouisme moderne et dans certaines formes d’hindouismes sectaires exactement les mêmes problèmes.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Vous avez évoqué tout à l’heure Alain Daniélou le concept de monothéisme. Il est évident que là-dessus, il est important de clarifier les choses en fonction de cette opposition souvent primaire que l’on retrouve souvent et qui a fait couler beaucoup d’encre, voir beaucoup de sang, l’opposition systématique entre monothéisme et polythéisme. Existe-t-elle ?

Alain DANIÉLOU : C’est-à-dire, le monothéisme est une simplification d’un état de choses qui, cosmologiquement, est impossible. L’être qui pense le monde est forcément hors du monde et inatteignable et non agissant. Quand il pense le monde et lui donne une réalité à travers des manifestations énergétiques qui implique la création de l’espace, du temps, de l’énergie, etc., il a nécessairement des organisateurs pour. Il ne peut pas faire cela lui-même.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Oui et donc sur le plan existentiel, il y a division. Mais cela, à l’intérêt du christianisme, à travers les saints, la vierge, la trinité, on peut retrouver aussi ces mêmes structures parce que l’hindouisme reconnaît quand même qu’il y a un principe supérieur. Il ne s’agit pas d’un homme, mais il s’agit d’un principe qui lui est unique. Le principe n’est pas multiple.

Alain DANIÉLOU : Non, attention ! Au-delà du nombre, c’est très différent. Un, il est… Ah non ! La forme la plus simplifiée est de se dire qu’il n’est pas deux, mais certainement pas qu’il est un, parce qu’il a l’unité dans la même définition même hindoue est  (innaudiblemaya) l’illusion réside dans le nombre un.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Enfin, il est souvent question de l’unique, de l’un dans les textes.

Alain DANIÉLOU : De l’unique.

Olivier GERMAIN-THOMAS : L’unique.

Alain DANIÉLOU : Non, je…

Olivier GERMAIN-THOMAS : Le brahmane est au singulier.

Alain DANIÉLOU : Ah non ! Il est…

Olivier GERMAIN-THOMAS : Il est au neutre, mais singulier.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais générique. Dans le langage, on ne voit pas de possibilité d’exprimer l’inexprimable. Donc, il y a des abus de langage, des allusions qui emploient des mots inadaptés, mais dans les divinations, c’est parfaitement clair que le brahmane est un principe absolument inconnaissable et non régissant, donc il ne peut pas être un personnage auquel on se réfère, où il nous ordonne des choses à faire. Quand un prophète dit qu’il reçoit des instructions d’un être divin, cela ne peut pas être ce niveau-là. C’est forcément un diable ou un ange ou un dieu qui l’inspire et là, il y a un manque de clarté. Je crois que seulement dans l’hindouisme, on trouve un effort pour définir clairement les possibilités qu’il y a un monde surnaturel et la communication possible à travers les rites avec certains aspects, certaines entités, certaines divinités.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Alors, revenons justement sur ce plan : le plan existentiel où les principes s’expriment de manière multiple à travers de très nombreux dieux, déesses, énergies dont vous faites l’énumération et vous expliquez les vertus et l’énergie de chacun dans « Mythes et Dieux de l’Inde ». Prenons, puisque malheureusement, le temps est compté, un exemple : vous avez choisi celui de Sarasvati qui est une déesse de la parole.

Alain DANIÉLOU : Oui c’est la déesse des sciences, des arts, d’une certaine forme de connaissance et qui est vénérée par tous les artisans, par tous les savants, par tous les gens qui cherchent une réalisation quelconque dans l’ordre du créatif.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Voilà, et notamment la musique que vous avez vous-même pratiqué.

Alain DANIÉLOU : Et alors pour la fête de Sarasvati, le musicien vénère son instrument comme l’image de la déesse, mais le forgeron vénère aussi sa forge et le menuisier ses outils parce que Sarasvati, justement, c’est la conception de l’aspect divin de tout ce qui touche aux arts, à l’artisanat, à la créativité.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Vous vénérez Sarasvati vous-même ?

Alain DANIÉLOU : Moi, je ne suis pas très porté sur les rites. Enfin, je vais naturellement vénérer mon instrument le jour de la Sarasvati Puja comme tout le monde le fait.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Et donc s’il n’y a pas de manifestations extérieures de la religion dans votre vie, il s’agit donc avant tout d’une réalité intérieure.

Alain DANIÉLOU : Oui, absolument majeure. Ce qui m’attire c’est avant tout une recherche de la connaissance.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Ce n’est pas seulement spéculatif et intellectuel quand même.

Alain DANIÉLOU : Ah non ! C’est le contraire de spéculatif. Si c’est une recherche de la réalité, n’est-ce pas ? Alors, ce qui m’intéresse c’est la cosmologie, c’est les conceptions dont il y a de l’univers et du rôle de l’homme dans l’univers.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Mais les hindous nous disent que cette connaissance s’atteint par la pratique : les pratiques corporelles, l’exercice corporel ou des pratiques de dévotion, d’adoration, de yoga ou de méditation.

Alain DANIÉLOU : Dans certains cas, oui, mais les voix de la connaissance sont multiples et chacun doit choisir la voie qui lui est plus accessible et qui l’est certainement, les voies rituelles ou dévotionnelles conviennent à certains individus. Il y en a d’autres qui cherchent des voies peut-être plus intellectuelles.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Et cela fait maintenant très longtemps que vous n’êtes pas retourné en Inde et vous continuez toujours à voir le monde à travers les conceptions de l’hindouisme.

Alain DANIÉLOU : Oui, parce que pour moi.

Olivier GERMAIN-THOMAS : C’est acquis une fois pour toutes ?

Alain DANIÉLOU : Bien sûr, je considère que la forme de pensée qui s’est développée dans l’Inde aux grandes époques de sa civilisation dans tous les domaines est probablement inégalée. Au fond, les périodes – et c’était un peu la même que celle du siècle de Périclès en Grèce – mais ce qui en est resté au point de vue de toutes les formes de l’art et de la pensée me paraît beaucoup plus puissante que ce qui était réalisé nulle part ailleurs, donc que chercher d’autres ? Je ne sais pas ce qui a pu arriver aux (0:25:20) ?  inaudible des reconnaissances, mais on n’en sait rien. Ce qui est arrivé aux Egyptiens, on n’en sait rien. On en sait en tout cas des vestiges qu’on interprète. Mais dans l’Inde, on trouve tout d’un coup ce tableau extraordinaire de la recherche de ce que tout l’homme peut… les méthodes par lesquelles on peut réaliser, c’est l’aspect essentiel à l’homme qui est la connaissance.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Vous avez saisi tout de suite quand vous avez rencontré la culture de l’Inde que ce serait par là que vous aborderiez la connaissance du monde ?

Alain DANIÉLOU : Non, pas du tout.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Cela a mis du temps ?

Alain DANIÉLOU : Cela a mis un certain temps. J’étais pendant quelques années chez Rabindranath Tagore qui était un homme absolument délicieux et intéressant, mais qui était très… il n’était pas représentatif des aspects supérieurs de…

Olivier GERMAIN-THOMAS : Oui, des aspects traditionnels, il fait partie plutôt de ces intellectuels dont vous avez parlé tout à l’heure qui était en fin de compte très occidentalisé.

Alain DANIÉLOU : Et alors, c’est pour cela que je suis partie dans le nid de la tradition, c’est-à-dire Bénarès et ses grands lettrés et ses Samnyasins qui sont des gens qui maintiennent certaines formes de connaissances et des philosophies qui, moi, m’ont semblé d’une valeur extraordinaire. Et j’ai fait mon éducation. Tout ce que j’ai appris ailleurs, pour moi, n’a aucune importance.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Mais vous ne l’avez pas opposé à tout ce que vous saviez auparavant ?

Alain DANIÉLOU : Non, d’ailleurs, je n’oppose jamais les choses. Mais ce qui restait de ce que j’avais avant, ce n’était pas grand-chose parce que je ne l’avais pas vécu profondément. J’étais hostile à mon milieu natal et je ne m’étais jamais intégré dans le monde chrétien.

Olivier GERMAIN-THOMAS : Alors, je renvoie à votre ouvrage, Alain Daniélou, « Mythes et Dieux de l’Inde, le polythéisme hindou », un livre très complet et essentiel pour bien comprendre la culture traditionnelle indienne publiée aux éditions du Rocher. Donc, chez le même éditeur, « Le Kama Sutra, le Bréviaire de l’Amour, Traité d’Erotisme », vous donnez la traduction du texte lui-même et un double commentaire, un commentaire ancien qui doit dater du XIème ou XIVème siècle et un commentaire beaucoup plus récent qui était rédigé en hindi et qui montre bien comment ce texte vit dans la conscience indienne puisque siècle après siècle, il a été commenté. Et on s’aperçoit à la lecture de ce livre que le Kama Sutra n’est pas ce que l’on croit. Je laisse aux auditeurs le soin de le découvrir par eux-mêmes. Merci.

Ainsi se termine Agora, une émission qui vous est proposée par Olivier Germain-Thomas. Mon invité : Alain Daniélou de passage à paris pour « Mythes et Dieux de l’Inde » publié aux éditions du Rocher. Agora, équipes de réalisation : Yann Paranthoën, Pierre Bornard et Maryvonne Noël. Bonsoir.

Alain Daniélou
Alain Daniélou
© Jacques Cloarec, zagarolo, 1987.