 @ Jacques Cloarec
Maurice Béjart
Un autre de mes amis s’appelle Alain Daniélou. C’est à Berlin que je l’ai rencontré pour la première fois, dans les années soixante, je crois, pendant une tournée des Ballets du XXe siècle.
Un soir après un spectacle, nous étions invités chez Nabokov (l’autre, le musicien, pas le père de Lolita).
Alain Daniélou : un oeil de fer de lance, un sourire de vieux Méphisto, l’intelligence au carré. On parle musique, bien sûr, musique indienne. Il m’étonne. Il sait tout, mais pas de façon livresque. J’apprends qu’il a commencé par la danse. La musique est venue après (mais elle était là avant : ah ! les pianos de nos enfances !).
Il joue de la vina, il lit le sanscrit (et le traduit merveilleusement) et surtout, il a vécu pendant de longues années la vie quotidienne de Bénarès, au point de devenir pareil aux habitants de cette ville. (Moi, petit touriste, c’est en quelques jours qu’il m’a fallu découvrir la ville de Shiva.)
J’ai revu Daniélou à Venise où il dirigeait le centre de la Fondation Cini. Je l’ai revu à Paris dans son appartement du parc Montsouris, et surtout à Zagarolo, sa vraie maison, dans les collines de Frascati, où le sage indien se métamorphose de temps en temps en faune romain ou en philosophe de l’école d’Alexandrie.
J’ai passé dix ou douze jours à Zagarolo, juste après ma première opération de la hanche. Je m’en souviens bien, je me servais encore d’une béquille. Là-bas, Daniélou possédait des vignes. Il avait son vin.
La vie de qui ? / Mémoires 2
Maurice Béjart, Flammarion, 1996 (pages 169 à 172 et 110)
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